Le mot du doyen

400 millions [1] : le chiffre de l’été 2017

Beaucoup de paroles prononcées, d’articles déjà parus sur le transfert d’un joueur de football : convient-il encore de donner son avis, ses réflexions ? Il faut se poser cette question. Il est vrai aussi que la société démocratique appelle les échanges, les contributions de chaque citoyen. Elle se nourrit du débat. Alors, osons ce pas, si vous avez manqué cette actualité d’été.

Transfert record sur la planète football.

400 millions est donc le montant annoncé : la clause de libération d’un joueur, 220 Millions déboursés en faveur du club quitté, le paiement au fisc espagnol pour 80 M et 100 M de charges sociales sans oublier le salaire annuel record. Chiffre obscène, démesure, folie, manque de respect pour les plus nécessiteux, pensent beaucoup. D’autres personnes sont fatalistes ou indifférentes. Des supporters, quant à eux, crient leur joie (30 millions sur Twitter) et sont prêts à attendre des heures pour acheter un maillot floqué aux couleurs de l’idole et les sponsors se réjouissent.

D’autres essaient de faire preuve de rationalité. Un état isolé sur la scène internationale a trouvé ici le moyen de montrer sa capacité d’agir, d’attirer les regards. Il est vrai que c’est moins cher qu’un avion Rafale. A défaut de gagner la Ligue des Champions sur la pelouse, il est devenu le mécène le plus généreux au monde avec son chéquier. La réussite de la Coupe du Monde 2022 et le risque du boycott appelaient un geste fort.

Ce « club nation » a-t-il investi pour sa jeunesse, pour le long terme ? La question ne semble pas être posée. La fin programmée des matières premières fossiles approchent. « Quand la bise fut venue, la cigale se trouva fort dépourvue » nous dit Jean de la Fontaine. Dans une parabole, Jésus rappelle « Les récoltes ont été bonnes, les greniers sont pleins, reposons-nous un peu et faisons la fête » mais « le soir même le maître du domaine se voit demander sa vie ». Personne ne peut ajouter une journée à sa vie. A l’arrivée du joueur à St Tropez, 34 personnes [2] dont des gardes du corps étaient présentes. Après l’euphorie, les contraintes pour le voisinage commencent : embouteillages, contrôles… cela devient une question sociétale et politique.

Néanmoins, nous dit-on, les retombées financières sont annoncées immenses. Le transfert nous est présenté comme rentable sur cinq ans. Les stades français vont se remplir.

Au même moment, nous apprenons la baisse de 300 millions de dotations aux collectivités locales. Tous ces millions manqueront aux associations, aux investissements locaux pour le plus grand nombre. L’Etat n’a plus d’argent. En contrepoint, soulignons également la présentation du plan pour l’accueil et la gestion des flux migratoires par le Gouvernement qui va dans le bon sens. Complétons encore qu’au plan fiscal, les impôts perçus à la suite de ce transfert sont estimés sur 5 ans à la création de 10 collèges [3] de 600 élèves. Le budget du Ministère de la jeunesse et des sports sera-t-il bientôt égalé ? il s’élève à 531 Millions d’euros par an.

Certains diront : ne mélangeons pas tout.
Alors, soit ! Arrêtons l’alignement comptable des chiffres qui ne peut que cacher l’essentiel. Admettons seulement ensemble que la bulle spéculative financière dans le monde du football éclatera un jour comme toutes les bulles spéculatives, sans liens avec l’économie réelle, dans une économie financiarisée. L’anniversaire de la crise des Subprimes en 2007/2008 rappelle que des familles américaines continuent à payer 10 ans après et l’on parle de supprimer la couverture maladie (Obamacare) pour les plus pauvres. Quelqu’un doit toujours vivre et payer les conséquences des égarements coupables.

Ce transfert est là, c’est un fait, témoin d’un modèle économique, sociétal et géopolitique. Qu’il ne nous empêche pas de travailler, de soutenir un autre modèle économique : vers une société plus juste et plus fraternelle qui ouvre un avenir aux générations futures, notamment en accomplissant la conversion écologique intégrale et le respect des plus fragiles.

Remercions les éducateurs bénévoles, les dirigeants qui assurent chaque weekend les compétitions sportives de la jeunesse. Il ne s’agit pas d’opposer le monde professionnel et le monde amateur, mais de promouvoir un style, une manière de se tenir dans la vie. Nos enfants ont aussi besoin de cet idéal pour consentir des efforts, pour décider de prendre leur vie en main. L’entraînement, le lever tôt, le dépassement de soi, l’émulation, le travail bien fait, l’esprit d’équipe, le respect de l’arbitre et des règles loin du dopage sont à promouvoir.

Puisse ce futur grand joueur, qui n’a encore pas encore fait rêver à l’image de Pelé et sa passe aveugle au mondial 1970, de Maradona et ses dribles au cœur de la défense anglaise au mondial 1986, de Zidane et sa reprise de volée en finale de la Ligue des Champions 2002, s’insérer dans un collectif et tirer ses coéquipiers vers le haut. Qu’il n’oublie pas : Il a aussi besoin des autres équipiers pour réussir, le terrain reste la jauge du talent, c’est le football réel, l’économie réelle !!!

Bonne reprise d’entraînement aux sportifs et bons matchs à tous. Que le meilleur gagne sans oublier que participer c’est déjà une victoire.

Espérons que les Jeux para-olympiques 2024, sans doute à Paris, se disputeront dans les mêmes lieux (Tour Eiffel, Champ de Mars, Château de Versailles etc….) et les mêmes conditions que les Jeux Olympiques des valides. Nous aurons alors, à Paris, fait un pas dans la bonne direction. C’est cela aussi la France que nous aimons.

P. Jean Marie Gautreau, prêtre à Cholet

[1Ouest France Sports, du lundi 31 juillet 2017

[2L’Equipe, journal sportif, du vendredi 11 août 2018, article du président de l’O.L

[3Le Point, hebdomadaire, du jeudi 10 août, N° 2344